| Témoignages de 5 années de vie en captivité: 1940 à 1945.
12 Juin 1940 - 12 Juin 2010 : 70 ans après,
mon père se souvient et il a un énorme chagrin....
Chaque prisonnier avait un nombre de cartes et de lettres très restreint. Mon père écrivait donc le plus possible en serrant le texte à son maximum. Donc aucune mise à la ligne comme ici.
Les premières lettres ne sont pas parvenues et il n'avait aucunes nouvelles de ses parents.
Voici la première datée du 21/09/1940 :
Enfin reçu de vos nouvelles avant-hier!
On m'a remis la lettre et la carte des 17 et 18 Août. Quel soulagement car voici presque 4 mois que je n'avais rien de vous. Toutes les suppositions m'étaient déjà passées par la tête aussi maintenant suis-je rassuré. Vous êtes tous en bonne santé et vivants!!! c'est l'essentiel.
Vous ne me dites pas si la région est occupée, presque certainement.
Je serais heureux également d'avoir des nouvelles des camarades St Maixentais, la plupart de ceux de mon régiment, j'ignore leur sort.
J'ai été fait prisonnier le 12 Juin à proximité de Château Thierry. Beaucoup de camarades y ont laissé leur peau. Moi je suis un homme veinard car je n'ai même pas une égratignure actuellement et je me porte à merveille.
(NB : mon père a, entre autre, échappé aux éclats d'obus en enlaçant un arbre. Sa capote déchiquetée, ses gamelles transpercées et lui s'en est tiré grâce à l'arbre. Il a vu son meilleur ami décapité à côté de lui. Un autre éventré etc etc.).
Je travaille dans une fabrique de porcelaine comme tourneur. Nous y sommes bien traités, nous ne souhaitons plus qu'une chose tous, c'est le retour au bercail.
Aujourd'hui, Dimanche, j'ai le temps de songer toute la journée. J'envisage l'avenir bien entendu et, ma foi, je ne désespère pas à 22 ans, on se débrouille toujours. J'essaierai, sur concours, de rentrer dans l'administration. Sinon je me suis créé des relations pendant la guerre, et j'ai plusieurs adresses qui me permettront, je pense, de trouver une situation.
Quant à vous, je suppose que ça ne doit pas être drôle actuellement. La vie doit être chère et les ressources diminuent, mais ce n'est qu'un mauvais passage. Que Papa ne se tourmente pas trop, à mon retour je me débrouillerai bien.
1-12-1940 : Chers parents,
J'ai reçu ces derniers jours votre lettre du 25-10. Elle m'a fait bien plaisir et m'a mis un peu au courant des nouvelles St Maixentaises. J'étais au courant des décès de Forest et Haraud puisqu'il étaient à mes côtés. Qu'est devenu Pineau?
Quant à moi, toujours en santé. Le moral aussi bon que possible, meilleur certainement le jour où je vous retrouverai tous. Et Papa, comment va-t-il? Je vous quitte pour ce soir en vous embrassant tous. Pierre.
21-2-1941 : Chers parents,
Je fais réponse à votre dernière carte qui est du 31 Janvier.
D'après ce que vous me dites, à la maison, tout va bien, c'est l'essentiel. La santé, on s'en aperçoit d'ailleurs maintenant plus que jamais, c'est tout.
Je plains fort les gens maladifs et faibles surtout actuellement, car l'épreuve va encore être plus dure pour eux que pour nous.
Quant à moi, je me porte bien, nous menons une vie régulière qui est tout à fait saine, cependant j'attends avec impatience les beaux jours pour travailler au grand air, car malgré tout, être toujours enfermés dans une usine surchauffée, ce n'est pas intéressant.
D'ailleurs, j'ai toujours aimé les voyages et les changements. J'ai une occasion unique de rouler ma bosse. Je veux en profiter.
Vous seriez bien gentils de me donner quelques renseignements sur les camarades s/officiers comme moi, prisonniers en Allemagne, la vie qu'ils mènent etc..très probablement, ils ne doivent pas travailler car un décret nous en dispense, mais les journées paraîtraient interminables si je ne travaillais pas.
Si par hasard, des décrets visant les jeunes gens de ma situation, c'est à dire d'active pourraient m'intéresser, vous seriez bien aimables de me les écrire. A part cela, rien de changé. Je vous embrasse tous.
21-4-41
Comme je vous l'ai annoncé précédemment, j'avais l'intentnion de changer de Kommando, j'ai réussi et actuellement, je suis perdu dans une petite ferme dans une charmante vallée. Il y a beaucoup de travail, mais je suis suffisamment bien bâti physiquement pour tenir le coup et il est bien plus sain de travailler au grand air pour la belle saison que de rester enfermé.
Que de cordes à mon arc en rentrant en France. Encore un nouveau métier dans mon sac. Bientôt les vaches et le boeufs n'auront plus de secrets pour moi. Au début, je n'étais pas si fier que ça, mais maintenant je suis accoutumé, et tout va bien.
Les journées passent plus vite que dans l'usine, mais pas encore assez vite à mon gré.
On a l'impression parfois d'être oubliés, on se demande si un jour on reverra notre beau pays. Combien la libération peut se faire attendre !
Quand redeviendrons nous civilisés ? Quel plaisir pour nous le jour où on pourra enfin manger de la cuisine française, entendre de la musique, revivre enfin car ce n'est pas une vie qu'on mène !
Toutes les sensations, tous les petits détails, tous les petits riens qui font la vie, on les ignore.
Enfin ! j'espère qu'un jour on en verra la fin.
Chers Parents, je vous quitte, à part cela, rien de sensationnel, la santé, toujours bonne. J'espère que pour vous il en est de même.
Je vous embrasse tous, bien affectueusement, Pierre.
26-4-1941 : LETTRE PASSÉE PAR UN SOLDAT ALLEMAND:
Un soldat allemand en permission dans le village où je travaille actuellement s'est proposé aimablement de vous faire parvenir cette lettre clandestinement.
Il est en garnison à Bordeaux et de ce fait, emprunte la ligne Tours-Poitiers-Angoulême-Bordeaux. Il serait donc question qu'il dépose cette lettre à la gare de Poitiers et de là, elle vous parviendra certainement, j'ignore de quelle façon.
Voici exactement ce qui se passe, je puis vous parler plus librement.
Depuis ma captivité, je n'ai pas trop souffert, sauf dans les débuts bien entendu.
J'ai séjourné 3 semaines au camp de Nuremberg où c'était loin d'être intéressant, et de là, j'ai été dirigé vers Weiden.
C'est un peu la loterie : 30 ici, 40 là où, question de chance, je suis bien tombé.
C'était donc dans une fabrique de porcelaine. Le travail n'était pas fatiguant, tout au moins le mien. Il consistait à fabriquer des assiettes et des soucoupes. Nous étions 60 bien nourris, enfin suffisamment, et logés convenablement.
En somme, j'aurais pu y rester jusqu'à la libération. Quoique le travail devenait monotone, au pied d'un tour toute la journée.
Cependant, ce n'est pas cela qui m'a fait partir car j'ai quitté la fabrique depuis le début d'avril. Ce qui n'a pas été sans difficultés, croyez le bien car on est loin de faire ce que l'on veut. Nous sommes prisonniers, je vous le rappelle.
Enfin je me suis débrouillé de telle façon que j'ai quand même réussi à partir.
Nous étions logés dans l'usine à 50 mètres de la gare d'une ville de 30.000 habitants, au dessus d'un dépôt d'essence. Vous devinez tout de suite la suite...Nous avons déjà eu des alertes contre avions cet hiver et je me suis dit une chose : si déjà nous avons des alertes en Janvier qu'est ce que cela sera au mois de mai! J'ai trop souffert des bombardements avant ma captivité, ça ne m'enchantais pas du tout. Et comme j'ai l'intention de revenir et de ne pas laisser ma peau dans ce triste pays, j'ai pris les devants et maintenant je suis délivré de cette obsession qui ne me quittait plus.
Je suis actuellement au Kommando 3238, dans une nouvelle ferme, car c'est la 2ème ferme que je fais, la première j'y suis resté 3 semaines et j'ai compris.
J'ai d'ailleurs maigri pendant ces 3 semaines. J'avais énormément de travail et j'étais loin de manger à ma faim. J'ai réussi également à changer et maintenant je suis dans un petit village situé entre Nuremberg et Weiden, toujours en Bavière.
Bien entendu, nous travaillons toute la journée chez le paysan et le soir, nous rentrons dans un même local pour dormir. Nous sommes seulement 9 dans ce petit Kommando, tous des types charmants : parisiens, poitevins, méridionaux etc.
Voici en quoi consiste mon travail : Réveil 5h 1/2 le temps de se vêtir et nous devons regagner nos fermes respectives. Arrivée dans les fermes à 6 heures.
Je suis très bien tombé actuellement, en ce sens que j'ai très peu de bêtes à m'occuper. Je n'ai que 2 bœufs. Les vaches et les veaux, c'est la soeur du patron qui s'en occupe, tandis que dans l'autre ferme, j'avais 18 bêtes à m'occuper, matin-midi et soir en rentrant des champs. Dans l'autre ferme, je faisais des journées de 16 heures en continu sans m'arrêter (juste 10 minutes pour manger).
Ici, je suis moins poussé au travail. J'ai comme patron, un jeune homme de 25 ans qui, ma foi, serait presque paresseux. Tant et si bien que pour l'instant, j'y ai trouvé une grosse différence, et en plus de cela, ici, j'ai la radio dans la ferme. Un petit poste, toujours Stuttgart mais enfin ça me permet quand même de manger en musique et vous savez que j'adore la musique.
J'ai l'impression de retrouver un peu de civilisation.
Donc, ne vous inquiétez pas pour ma santé. Jusqu'à présent, depuis ma captivité, j'ai tenu le coup. Vous me verrez revenir un jour, un peu vieilli naturellement, bruni avec des mains calleuses, mais maintenant ici, j'ai la certitude de revenir et puis, vous savez, je suis devenu assez philosophe comme beaucoup de mes camarades d'ailleurs.
J'ai cassé mes lunettes depuis quelques temps avec les bêtes. Je suis donc sans lunettes. Pour combien de temps ? je l'ignore peut-être jusqu'à la libération. Je suis allé en ville chez l'oculiste et opticien à la fois qui m'a pris soi-disant les numéros de verre. Tant et si bien qu'ils m'ont fait parvenir dans mon petit village aujourd'hui des lunettes avec lesquelles je ne vois rien du tout, enfin, ceci est un détail sans importance.
Passons à la question correspondance maintenant :
Dans le kommando où je suis actuellement 3238, nous avons une sentinelle qui est loin d'être francophile et qui fait tout pour nous ennuyer. Nous ne recevons plus les imprimés nous permettant de vous écrire régulièrement : donc : ne vous inquiétez pas si vous restez sans nouvelles un moment, c'est que je serai dans l'impossibilité de vous écrire. Pas de mauvais sang à mon sujet!
Comme pour la question des colis, ne tenez pas compte de la mention "Couleur bleu ou rouge", envoyez ce que vous voulez ça n'a aucune importance, n'ayez aucun scrupule.
Je ne vois pas autrement grand chose de sensationnel à vous raconter.
Du point de vue politique, nous sommes au courant seulement des grands évènements. N'étant informés que par eux bien entendu, ne connaissant que leurs succès, ignorant le reste. D'ailleurs vous, de ce moment, c'est vraisemblablement la même chose.
Enfin, notre plus cher désir à tous, c'est que la guerre se termine le plus vite possible car nous ne serons certainement pas libérés avant la fin, surtout moi qui suis de la classe 1938 et quand ? Tout le monde l'ignore. Le pire est à craindre dans cette guerre ultra-moderne.
Enfin, j'espère que malgré tout, en arrivant en France, j'aurai des possibilités de me faire une situation dans l'administration ou je ne sais quoi enfin, je me débrouillerai.
Que de choses on aura à se raconter au retour!
Il fait encore froid dans le pays puisqu'hier nous avons eu de la neige.
Ce soldat allemand qui vous fera parvenir cette lettre, m'a également pris en photo avec mes bœufs. Il vous en enverra un exemplaire, mais alors "motus" tout cela est formellement interdit. Ne montrez cette lettre à personne. Je vais en profiter également pour vous souhaiter une bonne fête Maman, Yves et Yvonne.
Pierre.
01-06-41
Chers Parents,
Bientôt un an que je suis prisonnier et toujours séparés de vous. Ah comme la libération se fait attendre.
C'est aujourd'hui la Pentecôte, une belle fête. Il fait beau, et pour nous, c'est toujours la même vie monotone. Enfin, espérons que l'année prochaine nous serons réunis.
On s'en souviendra longtemps de notre captivité.
A part cela, tout va bien, toujours en bonne santé, je tiens le coup.
J'espère qu'il en est de même pour vous.
Je vous embrasse tous, Pierre
21-7-41
Je m'empresse d'accuser réception du colis contenant mes lunettes que j'ai reçu avant hier.
Je l'attendais avec impatience et je suis bien content de pouvoir enfin, maintenant, y voir clair. Elles me vont très bien. Il y a une légère différence avec la paire précédente. Celles ci ont les verres bombés alors que les autres avaient les verres plats, mais cela na aucune importance, j'y vois très bien, c'est l'essentiel.
Je vais vous demander de m'expédier dans les plus brefs délais, si cela est possible, car j'en ai bien besoin, une de mes paires de brodequins qui doivent encore se trouver à la maison, la plus grande est en meilleur état. Bien entendu, mettez des clous si possible. Les miennes sont complètement usées et je souffre beaucoup des pieds, étant pour ainsi dire dans l'eau tous les jours. Vous ajouterez à cela une de mes chemises (voir ma chemise scout).
A part cela, tout va bien. Je tiens le coup, je mange à ma faim et c'est l'essentiel. Tant que l'on a de l'appétit, en principe, on ne peut pas être malade.
J'espère que pour vous tout va bien. Vive les vacances pour vous, profitez en.
Bons baisers à tous, Pierre
21-08-41
Chers Parents,
Il est temps que je vous donne de mes nouvelles. Vous devez vous inquiéter parfois à mon sujet, et ma fois, point n'est besoin puisque tout va aussi bien que les circonstances le permettent.
La santé est bonne et je ne suis pas malade. Je tiens le coup, mais c'est très dur. Il y a du travail en quantité en ce moment. Nous faisons tout à la main. Je ne cesse pas de faucher et de lier.
J'ai bien mal au reins, le soir, enfin, il faut en prendre son parti. Je ne suis pas le seul, malheureusement.
Et dire que nous avons encore tout un hiver à passer vraisemblablement et peut-être une grosse partie de l'année prochaine.
Dans notre vie ténébreuse, le petit rayon de soleil qui est l'espoir du retour est la seule chose qui nous permette de tenir. Sans quoi, il serait impossible de mener une telle vie longtemps.
Pouvez vous me donner des nouvelles du Cdt Serre ainsi que du Cdt Jégo? Ils étaient avec moi le jour où j'ai été fait prisonnier. Le sont-ils également? Que sont-ils devenu ?
Mettez vous en relation avec eux si possible, j'aurai vraisemblablement besoin d'eux pour ma situation militaire par la suite.
Je vous quitte, chers parents, vous embrassant très affectueusement et pardonnez mon humeur morose d'aujourd'hui. Pierre.
1-09-1941 : Chers parents,
Je vous accuse réception du colis que vous m'avez expédié dernièrement contenant une superbe paire de brodequins.
Je ne m'attendais pas à si beau, ils m'ont fait beaucoup de plaisir, car je souffrais terriblement des pieds et maintenant, je vais pouvoir aller à travers champs, dans le fumier, sans avoir les pieds mouillés et ensanglantés. Je vous embrasse tant. A quand ??
21-10-41
Chers parents,
J'accuse immédiatement réception du colis qui m'est parvenu ces jours derniers, contenant en totalité ce que j'avais demandé, c'est à dire bottes en caoutchouc, chausson, caleçons, chaussettes, gants.
Je vous remercie beaucoup, le tout me sera très précieux pour cet hiver, je dirais même indispensable.
J'ai eu une riche idée le jour où j'ai fait l'acquisition de ces bottes. Je les porte déjà et elles me seront très utiles et elles seront encore davantage lorsque la neige fera son apparition, c'est à dire incessamment, d'autant plus qu'il doit être impossible actuellement d'en trouver dans le commerce.
J'ai également une grande nouvelle à vous annoncer : J'ai terminé l'arrachage des pommes de terre. , c'est à dire, les travaux les plus pénibles que je n'avais encore jamais fait dans mon existence. Il ne me reste plus qu'à ensemencer, le blé, l'arrachage des betteraves et le labour et tout cela n'est qu'un jeu d'enfants pour quelqu'un d'expérimenté en la matière comme je le suis maintenant.
Le changement de n° de Kommando va vraisemblablement vous étonner, qu'il n'en soit rien! Nous sommes toujours au même endroit, nous avons seulement changé de sentinelle et de ce fait le n° a changé.
Je vous laisse, affectueux bonjour à tous, Pierre.
07-12-1941
Je n'ai rien de sensationnel à vous raconter. Je suis à nouveau en usine.
Je regrette énormément ma vie de campagnard. J'étais beaucoup plus heureux et le temps passait plus vite. Enfin, je ne puis rien y faire, il y a des jours, je suis totalement abruti.
Je pense à un tas de choses, ma tête ne cesse pas de travailler. Il est temps que cette vie lamentable prenne fin.
Je vous embrasse tous, Pierre.
14-12-1941
Je dois vous prévenir que vraisemblablement vous ne recevrez plus aussi régulièrement de mes nouvelles, car le privilège que j'avais dans le précédent Kommando, celui d'écrire en tant que s/officier 2 cartes et 1 lettre de + par mois, n'existe plus dans celui-ci.
Je suis toujours dans l'usine, mais j'ai dans ma tête de repartir en ferme, et quand j'ai quelque chose en tête, j'arrive toujours à mes fins.
Donc, ne vous inquiétez pas. Tôt ou tard, je serai de nouveau dans la nature.
Je vous embrasse tous. Meilleurs voeux Pierre.
(suite un peu plus tard. Merci de votre compréhension).
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